« L’inconnu ! »
Jean Amrouche, le poète déchiré, est souvent appréhendé seulement par l’écume de sa trajectoire. Réjane Le Baut, qui travaille sur cet «inconnu» (Kateb Yacine dixit) de Jean Amrouche depuis de longues années, livre dans cet opus le parcours heurté, lézardé par des discontinuités fécondes, de cet homme né sur une faille sismique : kabyle et chrétien, devenu professeur et poète puis journaliste, algérien et indépendantiste et, toujours, poète dont le cœur, le corps, l’esprit, les sens résonnaient de ce meurtre clos, intime, et pourtant collectif : «Je me nomme El- Mouhoub, fils de Belkacem/petit-fils d’Ahmed, arrière petit-fils d’Ahcène/Je me nomme aussi, et indivisément, Jean, fils d’Antoine/ Et El-Mouhoub chaque jour traque Jean et le tue/ Et Jean chaque jour traque El Mouhoub et le tue.»
Jean El Mouhouv Amrouche est né le 7 février 1906 à Ighil Ali, dans ce village de Kabylie où sa lignée se perd dans la nuit des temps. Il a quatre ans, en 1910, lorsque ses parents migrent à Tunis où ils habitent dans le quartier musulman et arabe, ce qui n’est ni leur religion ni leur langue. Jean grandira à Tunis où il entre à l’école normale de Tunis (1920-1925) et développe son «appétit de culture». Il lit beaucoup : Gide, Claudel, Rimbaud, Baudelaire. Il mènera une carrière de professeur de lettres, de critique littéraire ( La Tunisie française puis L’Arche). Il écrira et publiera des poèmes ( Cendreset L’étoile secrète), recueillera auprès de sa mère Fadhma N’Mansour, source vive de la tradition orale kabyle, les premiers Chants berbères de Kabylie. Son activité poétique et intellectuelle se poursuivra dans le foisonnement et elle est toujours empreinte de la déchirure de sa naissance et des cahots de ses exils. Engagement auprès de De Gaulle à Alger, en faveur de l’indépendance de l’Algérie vers la fin de sa vie, ce qui lui vaudra de perdre son travail de journaliste à Paris. Il meurt le 16 avril 1962, à quelques semaines de l’indépendance. Que reste-t-il de Jean Amrouche aujourd’hui ?
Tout. Sa poésie est encore source d’inspiration pour de nombreux poètes écartelés sur ce «rayon primordial/ comme la clé des songes», dans le choc de «salve nocturne de l’âme». La recherche identitaire dont il a été un des pionniers est partagée, aujourd’hui, par des millions de Berbères à travers le monde. Ses entretiens radiophoniques sont un modèle d’activité critique dont la pertinente culture n’a jamais paru aussi nettement depuis que la littérature est devenue un spectacle de télévision. Ses engagements, enfin, ont toujours été du côté de la justice et de la justesse. L’instinct du migrateur a fait pressentir à Jean Amrouche, enlevé par l’exil à l’âge de 4 ans d’Ighil Ali, que la dédicace qu’il a inscrite en haut de son poème La Mort (Cendres) résumera un jour la réalité de cette «maison désertée, aux tombes ancestrales qui n’habiteront pas (son corps)». C’est cette vie, faite de départs et de débats, que restitue avec beaucoup d’exactitude Réjane Le Bault.
Jean El-Mouhoub Amrouche : Mythe et réalité, Réjane Le Baut, Editions du Tell, 149 p., prix non indiqué. (Source Le soir d’algérie du jeudi 15/03/07). ( s/B.B)


















Youcef Abdjaui
Kaci Abdjaui




